jeudi 23 avril 2009

Questions d’avenir ?

Intervention de Michel Cibot à propos du philosophe Günther Anders.

Notre activité d’acteurs de la gestion locale nous conduit à essayer de diagnostiquer de façon la moins fausse possible à la fois l’état du monde, l’état de la condition humaine et leurs liens avec la vie locale.

Pour y parvenir nous prenons appui sur des informations provenant de diverses sources: médias, organisations politiques, experts de diverses disciplines, associations, religions, etc. Les philosophes font partie des experts. Au fil des siècles, leur regard sur le monde a influencé le nôtre sans qu’il soit possible de mesurer leur influence exacte ni de déterminer les raisons de leur influence ou de leur oubli.

Sans vouloir me lancer dans un propos philosophique, je veux rendre justice à un philosophe inconnu car je crois que nous devrions nous en inspirer pour développer notre travail pour la paix et l’élimination des armes nucléaires. La première de nos actions pouvant être, tout simplement, de dire son existence!

Je rappelle que cette élimination des armes nucléaires est d’ores et déjà inscrite comme un objectif des États membres des Nations-unies, notamment sur la base de l’article six du Traité de Non-prolifération.

Le philosophe dont je veux vous entretenir est allemand. Son nom: Günther Anders. Né en 1902, il est mort en 1992.

L’essentiel de son œuvre a été écrit au milieu des années 1950-60 et reste d’une actualité remarquable aujourd’hui encore.

Il développe trois thèses en particulier, dans un ouvrage intitulé L’obsolescence de l’homme : sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle.

1ère thèse: nous ne sommes pas de taille à nous mesurer à la perfection de nos produits. L’être humain est moins parfait que ce qu’il invente et fabrique. Si nous pensons aux armes, l’arme nucléaire est en effet parfaite en ce sens qu’elle peut achever parfaitement ce pourquoi elle est faite: détruire... La bombe déshumanise l’être humain… Elle le "démonétise", le rend "obsolète".

2ème thèse: ce que nous produisons excède notre capacité de représentation et notre responsabilité. Cela explique sans doute pourquoi les médias et les experts médiatiques parlent si peu de la puissance exterminatrice des armes nucléaires.

3ème thèse: nous ne croyons que ce qu’on nous autorise à croire (ce que nous devons croire). Les médias prennent une place sans précédent dans notre vie.

Ces trois thèses, qu’il conviendrait de développer de façon plus conséquente, sont très bien adaptées à ce que nous voulons dire des armes nucléaires et plus généralement à ce que "les risques encourus par notre environnement" peuvent nous faire craindre.

Nous avons déjà écrit que notre travail sur les armes nucléaires est nécessairement lié à celui que mènent nos institutions sous le vocable de "développement durable". Günther Anders apporte le fondement philosophique dont nous avions besoin.

Je propose que nous fassions connaître ce philosophe et les travaux qui lui sont consacrés, les analyses de son œuvre. Nous pouvons par exemple entretenir sur notre site une rubrique qui lui serait consacrée et que chacun de nous pourrait alimenter.

Je me contente aujourd’hui de quelques éléments à propos des armes nucléaires et de quelques citations : "Si quelque chose dans la conscience des hommes d’aujourd’hui a valeur d’Absolu ou d’Infini, ce n’est plus la puissance de Dieu ou la puissance de la nature, ni même les prétendues puissances de la morale ou de la culture : c’est notre propre puissance. À la création ex nihilo, qui était une manifestation d’omnipotence, s’est substituée une puissance opposée : la puissance d’anéantir, de réduire à néant. Et cette puissance, elle, est entre nos mains(…) Nous sommes les seigneurs de l’apocalypse, nous sommes l’infini(…) C’est facile à dire. Mais c’est si monstrueux qu’en comparaison toutes les vicissitudes de l’histoire écoulée semblent anecdotiques, toutes les époques antérieures semblent s’être ramassées, confondues, pour n’être qu’un avant". Cela fait des humains des "êtres d’une nouvelle espèce" mais dotés des moyens intellectuels d’avant…
"Nous sommes des titans", des surhommes au sens où Nietzsche l’entendait sans savoir que cela deviendrait réalité.

Ce pouvoir de tout détruire, nous vivons avec ! Nous ne pouvons donc pas ne pas nous demander comment il détermine ce que nous sommes, ce que devient la vie humaine sous cette menace réelle. Anders ne semble pas avoir exploré ce champ-là. Nous devrions le faire. Jusqu’à présent, l’homme se relevait toujours de ses pires malheurs. Avec l’arme nucléaire, dont il est le seul maître – et il faut réfléchir : qui est vraiment le maître? – l’hypothèse du non-retour est devenue possible.
Pour Günther Anders, la formule "tous les hommes sont mortels" a été aujourd’hui remplacée par celle-ci "l’humanité peut être tuée dans sa totalité".

Pourtant nous refusons de regarder cette réalité en face et inventons toutes sortes de paravents pour la cacher. La théorie de la dissuasion en est un.

Pour Günther Anders, "on ne croit pas à l’éventualité d’une fin ; on ne voit d’ailleurs pas la fin". Et il ajoute: "la notion de progrès nous a rendu aveugles à l’apocalypse"… Cela mérite évidemment débat… Mais pour débattre il faut connaître.

Je vous invite donc à lire les deux principaux ouvrages de Günther Anders: L’obsolescence de l’homme et Hiroshima est partout.

Hiroshima est partout nous renvoie à un livre traduit et écrit par l’Institut Hiroshima Nagasaki avec le Dr Shuntaro Hida, survivant d’Hiroshima: Little Boy, récits des jours d’Hiroshima.

Aujourd’hui, il nous faut aller au-delà des constats et poursuivre l’action car il reste encore assez d’espoir pour résister aux armes nucléaires. Cette résistance ne peut qu’être préventive ou ne sera pas…

Bonne lecture et à vos plumes, notre blog attend vos contributions.
Une première version de ce texte a été communiquée aux adhérents à l'occasion de l'Assemblée générale de l’AFCDRP, Hôtel de Ville de Paris, le 3 avril 2009.